Quand j'étais gamine, ou ado, la rue des Martyrs était uniquement une chanson dans laquelle il y avait un bar tabac avec une salle dans laquelle on s'adonnait à tout un tas d'activités répréhensibles, et c'était le repaire des Garçons Bouchers. Aujourd'hui, c'est un microcosme bobo et polissé, le fameux "village" que recherche tout parisien dans les magazines. J'y ai atterri par hasard.
Pour éviter de passer mes journées assises comme une loque sur mon moche siège gris qui tourne du bureau (accoudoirs ajustables, modèle Dilbert 1987), j'ai pris l'habitude de descendre à pied à saint lazare le matin, par tous temps, à toute heure. Mon MP3 vissé sur les oreilles, je dévale donc l'avenue Trudaine, puis la rue des Martyrs, au milieu des mamans en retard, dont les bottes fauves claquent sur le trottoir, des papas qui portent les trottinettes (une sur chaque épaule), des heureux petits derniers qui rentrent avec maman à la maison en poussette pendant que les grands sont à l'école. Petites têtes blondes ou brunes parfois récalcitrantes, aux tignasses encore emmelées trainant la patte en se dévissant la tête sur les vitrines. Tous les matins, ainsi, je croise aussi et dans l'ordre :
- les gamins du lycée, en grève plutôt au moment des exams. Trainent en grappe de BB Brunes en se claquant les mains. Certains petit déjeunent d'un panini-nutella au café d'en face (la chance), à 4 sur un seul café, les filles sur les genoux des garçons, se roulant des grosses pelles à la Marl*boro
- les balayeurs. Qui ne balayent pas, mais commentent l'actu ou le foot de la veille. Ou les nouveaux horaires, sur un banc au soleil.
- les différents miroirs devant lesquels je me retire le maquillage au kleenex (ce que c'est que d'avoir une salle de bain aveugle) : la papèterie, le cinebank abandonné, Franck Provost... je m'ausculte sans concession, devant l'oeil amusé des vieux qui reviennent du "pain".
- la vitrine de la patisserie Delmontel, presque indécente, remplie de gâteaux vernis comme au vinyle, fluos, bombés, de cakes surchargés de fruits glacés de sucre, de tartes simples aux prunes, cannelle, citron, framboises.
- le café du coin, rempli de mères de famille qui ne bossent pas, hyper lookées, qui fument en mitaines chicos en commentant le prix des baraques à Belle Ile. J'ai envie de m'asseoir, de sortir un bouquin, de humer le soleil, le nez en l'air.
- le minuscule libraire/presse, et le clodo alcoolique qui lui fait la conversation TOUS les matins sans exception, le gros rouge à la main, la trogne toute rouge aussi du coup (ce libraire est un saint). Pourtant, il a disparu quelques jours, ca m'avait un peu inquiétée...
- les fruits et légumes, 3 ou 4 grands gaillards joyeux au milieu de tonnes de fruits magnifiques et hors de prix dont je me nourris au maximum les yeux (figues dodues, fraises luisantes, asperges délicates...)
Rue Saint Lazare, ensuite, la procession triste des roms, se déployant, suivi de petits chiens joyeux et sages qui doivent rapporter plus que les enfant (le bourgeois se lasse vite). Me rend incroyablement triste tous les matins.
- la boutique d'antiquités. Ouvre plus tard, mais en collant mon nez à la vitre, j'y ai déja vu : un oeuf d'autruche géant, un squelette d'anatomie, des fauteuils bleu roi, des palettes de peintre, vernies et belles déjà comme des tableaux, un crocodile empaillé, des cages à oiseaux en bois de toutes les couleurs, des cartes anciennes...
- l'église de la Trinité, et ses petits vieux qui devisent sur les bancs du jardin, bordées de cerisiers du japon dont la floraison est un enchantement.
Ensuite, ensuite c'est la gare et sa civilisation grouillante, pressée, stressée, ces amas devant les tableaux d'affichage, ses annonces déceptives... mais je monte toujours dans le train munie de toutes ces images, de cette vie qui va et m'habite encore pour quelques minutes...
Ça n’a rien d’extraordinaire. Ce n’est pas une histoire extraordinaire. Elle commence, comme beaucoup d’autres, dans une soirée d’amis d’amis. Le genre de soirée à laquelle vous allez en pensant rencontrer des gens nouveaux, en sachant très bien que ce ne sera pas vraiment le cas. Vous allez rencontrer des gens nouveaux, c’est à dire leur dire bonjour et puis au revoir et puis il est où le tire bouchon et c’est pris les toilettes, et finir écrasé dans un canapé avec votre meilleur pote, à reparler de votre dernière histoire qui ne s’est pas bien terminée. Ou à jouer à qui gagne combien, ou, si vraiment vous êtes dans une mauvaise passe, à dire du mal des gens. Cette fois ci, ça ne s’est pas passé comme ça, enfin pas exactement. Ils ont tous les deux rencontré quelqu’un. Et leur histoire a commencé. Ils n’ont jamais fêté cette date d’anniversaire. Ils n’ont pas forcément eu le temps de fêter grand chose… Cette rencontre ne porte pas en elle les prémices de ce qui s’est passé ensuite. Ce qui s’est passé, personne n’aurait pu le deviner, parce qu’aucun des personnages (je ne dis pas « héros », parce que, comme vous le verrez, il n’y a rien d’héroïque) de cette histoire ne se reconnaîtra dans quelques mois. Dans quelques mois, ils diront « si j’avais su ». Ils ont tort. Ils ne pouvaient pas savoir.
Pour le moment, il fait frais. Le ciel est rose et gris, et pâle. Il se découpe à la fenêtre d’un appartement haussmannien du 17e arrondissement. La musique couvre les conversations et tout le monde parle trop fort. Il y a une table poussée contre le mur, des bouteilles de rouge entamées, des bouchons qui traînent, des cendriers débordants, du guacamole et des crocodiles de toutes les couleurs. Il y a une vingtaine de personnes, vingt cinq peut être. Accoudé à une porte, y’a un garçon qui sifflote et qui fume, de longues bouffées inspirées et compulsives. La fille qui passe devant lui pour aller chercher une bière dans la cuisine l’a remarqué à la minute même où elle a mis un pied dans la pièce. Mais après, par réflexe, elle l’a ignoré, parce qu’elle ne le connaît pas et que de toute façon ce soir, c’est pas LE soir. Il y a quelque chose qui ne va pas dans sa tenue. Avant de partir, elle en a changé cinq fois. A la fin, elle a remis les affaires qu’elle avait toute la journée au bureau, c’est à dire un petit t-shirt noir un peu moulant, un jean et une paire de chaussures à talon, elle s’est remaquillée, reparfumée et basta.
Autour d’eux, les gens commencent à partir. Derrière leurs lunettes Gucci, carrées, à monture épaisse qui ont ruiné leur mutuelle ruineuse, leurs yeux paraissent minuscules, bouffis. Mais l’effet recherché est réussi : ils ont vraiment l’air de travailler dans la pub, alors ça vaut le coup…Ils s’embrassent, se disent « on s’appelle la semaine prochaine pour caler un rendève, ca va être un peu chaud niveau planning avec ma prèze de vendredi (ça veut dire « présentation client sur une compétition pub », c’est à dire 3 « propales » sur « katapack » soutenus par une copy strat sur power point, le tout trimballé aux aurores en taxi par un stagiaire zelé qui pense que c’est le kif de sa vie)… mais on pourrait se caser un ciné» - en fait, aucun ne sera disponible et ils reporteront tout ça au retour des vacances de ski, à moins qu’ils ne se croisent au café du coin à Boulogne la semaine prochaine et ce sera charmant, ce petit café en terrasse au débotté… On en oubliera presque que l’actuelle copine de truc baisait avant avec machin, etc. )… Eux ne bougent pas. Comme tous les célibataires parisiens, ils ont une journée glandouille assez chargée demain avec un ou deux impératifs comme aller à la laverie ou rendre le thriller de mercredi chez Vidéozoom en argumentant auprès de la blonde de la caisse pour pas trop payer de supplément… Faire 2 ou 3 courses à la con chez Attac, un peu de sport (une obligation parisienne typique, tout le monde est inscrit mais personne n’y va vraiment, par réflexe infantile- pas d’obligations, on en a déjà assez au bureau -, ou un rendez-vous pour se faire épiler... Le café de 17 heures avec le pote ou la copine déprimée (c’est à dire fraîchement larguée par Antoine, à 29 ans, alors qu’elle regardait déjà les 50 m2 dans le 18e… ou le pote au chômage dont les deux ans de stage chez Publicis n’ont pas débouché sur le CDI tant attendu, tant par lui que par ses parents, lassés de raquer tous les mois pour leur grand fils de 28 ans, et qui marne aux assedics en glandant devant la télé), la bière de 19 h avec la sacro-sainte bande de potes, le dîner de 21 h - pas trop cher- et le plan boîte/ péniche/ soirée privée/ incruste à la pendaison de crémaillère d’un pote de pote…Donc aucun d’eux n’est pressé… Par réflexe, la fille se dit « je dois partir la première ». C’est mieux. Alors elle dit qu’elle part, commande un taxi par téléphone, a 7 mn avant son arrivée, rediscute un peu avec lui, descend 10 minutes plus tard et le taxi n’est plus là. C’est qu’en 10 minutes, il s’est passé pas mal de choses. Elle a attrapé son sac et sa veste, fait un tour rapide pour dire au revoir et merci. Et elle l’a aperçu à ce moment-là lui faire signe, toujours de la chambranle de la porte. Elle s’est approchée, est entrée avec lui dans la pièce et il l’a attirée vers lui, lui a attrapé le visage, et l’a embrassée. Un baiser compulsif, un peu maladroit et assez irréfléchi qui l’a laissée sur sa faim, secouée.
