Gran Torino
Vendredi soir, je n'avais envie de rien, à part dépenser de
l'argent futilement et compulsivement pour compenser une intense frustration au
boulot (trop de trucs à faire en même temps, trop d'énergie dépensée
inutilement, trop de dysfonctionnements tous azimuts, trop, trop trop aussi de
lâcheté personnelle)...
Dans les couloirs de la
Défense, que nous arpentions Phil et moi, la carte bleue au
vent et l'index tapeur de code à l'affut de l'inutile bien de consommation, régressif
et consolatoire, nous sommes tombés sur des amis. Qui allaient au cinéma. Alors
comme on est jeunes et fous, on les a suivis :)
Gran Torino est un film splendide qui ressemble et c'est bien triste, à un
testament. Au fond du Midwest et de ses banlieues abandonnées à la violence des
bandes, le racisme et la ségrégation interraciaux, l'acteur compose un
personnage a priori détestable, vieil homme acariâtre accroché à ses valeurs et
à ses souvenirs (parfois douloureux, d'ancien combattant du Vietnam) dans un
monde qu'il déteste parce qu'il ne le comprend pas (et c'est réciproque). Les
circonstances vont l'obliger à nouer des liens avec une famille vietnamienne
vivant dans la maison d'a côté...Magnifique, donc, l’évocation de la guerre et
des blessures qu'elle laisse aux hommes, de sa confrontation à la religion, et
donc de la nécessaire rédemption (américaine), du sacrifice, de la fatalité et
de la justice des hommes. Magnifique, cette magie de conte moderne qui traverse
le film comme un souffle, quand au contraire toute l'esthétique, tout le
détail, est presque trivial.
Mais plus que tout, pour moi, la force du film repose sur l'évocation poignante de la transmission. La supériorité de la reconnaissance des âmes sur celle du sang. A l'aube de nos vies, qu'aurons-nous transmis et à qui ? Qui prendra soin des trésors de notre vie, qui prolongera notre présence, celle de notre corps (ce véhicule, ce corps) ou de notre âme (animal) ? Qui les incarnera ? Qui fera vivre notre souvenir au delà de la mort ? Qui sera le garant de ce que nous avons, nous, préservé du temps ? Qui aura pour nous les paroles apaisantes qui nous réconcilieront avec nous-mêmes à la dernière heure quand l’incompréhension et l’incommunicabilité ternissent nos rapports avec nos enfants ? Confession miroir (la première, inutile, par un prêtre dans le confessionnal, la seconde face à un enfant prisonnier d’une grille)… Le film est si riche et vaste que je préfère m’en tenir là, mais vous enjoins à aller vous nourrir aussi, de la richesse et de l’espoir magnifique qui portent le film.
