Fin de soirée
Autour d’eux, les gens commencent à partir. Derrière leurs lunettes Gucci, carrées, à monture épaisse qui ont ruiné leur mutuelle ruineuse, leurs yeux paraissent minuscules, bouffis. Mais l’effet recherché est réussi : ils ont vraiment l’air de travailler dans la pub, alors ça vaut le coup…Ils s’embrassent, se disent « on s’appelle la semaine prochaine pour caler un rendève, ca va être un peu chaud niveau planning avec ma prèze de vendredi (ça veut dire « présentation client sur une compétition pub », c’est à dire 3 « propales » sur « katapack » soutenus par une copy strat sur power point, le tout trimballé aux aurores en taxi par un stagiaire zelé qui pense que c’est le kif de sa vie)… mais on pourrait se caser un ciné» - en fait, aucun ne sera disponible et ils reporteront tout ça au retour des vacances de ski, à moins qu’ils ne se croisent au café du coin à Boulogne la semaine prochaine et ce sera charmant, ce petit café en terrasse au débotté… On en oubliera presque que l’actuelle copine de truc baisait avant avec machin, etc. )… Eux ne bougent pas. Comme tous les célibataires parisiens, ils ont une journée glandouille assez chargée demain avec un ou deux impératifs comme aller à la laverie ou rendre le thriller de mercredi chez Vidéozoom en argumentant auprès de la blonde de la caisse pour pas trop payer de supplément… Faire 2 ou 3 courses à la con chez Attac, un peu de sport (une obligation parisienne typique, tout le monde est inscrit mais personne n’y va vraiment, par réflexe infantile- pas d’obligations, on en a déjà assez au bureau -, ou un rendez-vous pour se faire épiler... Le café de 17 heures avec le pote ou la copine déprimée (c’est à dire fraîchement larguée par Antoine, à 29 ans, alors qu’elle regardait déjà les 50 m2 dans le 18e… ou le pote au chômage dont les deux ans de stage chez Publicis n’ont pas débouché sur le CDI tant attendu, tant par lui que par ses parents, lassés de raquer tous les mois pour leur grand fils de 28 ans, et qui marne aux assedics en glandant devant la télé), la bière de 19 h avec la sacro-sainte bande de potes, le dîner de 21 h - pas trop cher- et le plan boîte/ péniche/ soirée privée/ incruste à la pendaison de crémaillère d’un pote de pote…Donc aucun d’eux n’est pressé… Par réflexe, la fille se dit « je dois partir la première ». C’est mieux. Alors elle dit qu’elle part, commande un taxi par téléphone, a 7 mn avant son arrivée, rediscute un peu avec lui, descend 10 minutes plus tard et le taxi n’est plus là. C’est qu’en 10 minutes, il s’est passé pas mal de choses. Elle a attrapé son sac et sa veste, fait un tour rapide pour dire au revoir et merci. Et elle l’a aperçu à ce moment-là lui faire signe, toujours de la chambranle de la porte. Elle s’est approchée, est entrée avec lui dans la pièce et il l’a attirée vers lui, lui a attrapé le visage, et l’a embrassée. Un baiser compulsif, un peu maladroit et assez irréfléchi qui l’a laissée sur sa faim, secouée.
